Dans le cadre du campus numérique, une visioconférence donnée par Joël de Rosnay a été organisée à l’IUFM via Skype. Mais avant cela, trois projets d’éducation à distance et nouvelles technologies de l’information et de la communication ont été présentés.
Joël de Rosnay, prospectiviste et auteur d’une quinzaine de livres scientifiques, a ensuite commencé sa conférence en présentant son livre Surfer la vie, « un livre politique » précise-t-il, « sur une philosophie de la vie, sur des valeurs qui cherchent à donner du sens à la vie. Depuis longtemps, je voulais écrire un livre, sur les valeurs, sur la sagesse et sur le pouvoir (…). Je cherchais le lien pour écrire ce livre. Et c’est dans l’eau, en attendant les vagues que m’est venue l’idée que le lien était la fluidité, le flux, la temporalité du flux plutôt que l’espace statique qui cloisonne, qui créé des murs entre les gens. Donc j’ai utilisé la métaphore du surf pour aller vers la société fluide (…). Nous devons nous adapter, anticiper, prévoir les risques comme dans le surf (…). Le surfeur n’est pas en équilibre, il passe son temps à corriger des déséquilibres, comme dans la vie. La vie est une vague. C’est l’art de corriger les déséquilibres qui permet de donner un sens à sa vie, une direction ».
« Comme scientifique, comme prospectiviste et comme surfeur, j’ai essayé de rassembler tout cela. En tant que scientifique, je me suis aperçu que tout est fondé sur l’élément (l’élément atomique, la molécule, l’individu dans un marché) et les rapports de force (…). Ces rapports de force ne peuvent changer que par une escalade, l’un prenant le dessus de l’autre. (…). Mais en complément de la force, se trouve le lien et le flux : le lien humain, le lien social, le lien URL. (…). Le flux transforme des rapports de force en rapport de flux. Et l’important dans le flux comme dans le surf, c’est qu’il faut beaucoup d’informations pour être capable de réguler les flux. Il faut connaitre l’information qui sort et l’information qui rentre ». Joël de Rosnay parle alors de la mise en place d’une société fluide. « Cette société fluide est en train de se mettre en place autour de nous. C’est une société du partage, de la générosité malgré tous les problèmes qu’il y a actuellement dans le monde. On voit émerger, grâce aux technologies du numérique, surtout dans la génération actuelle, le système Co- par rapport au système D qui est le système débrouillardise du chacun pour soi, égoïste. Le système Co- c’est au contraire le système collaboratif, coopératif où les gens sont ensemble pour pouvoir faire des choses : partager une maison, une voiture, désintermédier. Le grand sujet d’aujourd’hui, c’est la désintermédiation : dans l’énergie, les transports, la banque, l’industrie pharmaceutique, l’agro-alimentaire, etc. Tout ceci résulte du numérique. Et j’ai voulu décrire dans ce livre comment la fluidité pouvait être le modèle d’une société du pouvoir transversal par rapport au pouvoir pyramidal qui est le pouvoir traditionnel politique et industriel ».
A la fin de son livre, après avoir donné des exemples de la façon dont on passe d’une société pyramidale à une société fluide, il explique que le futur se construit à partir de grandes valeurs telles que « le respect de la diversité, le respect de l’autre, le respect de la responsabilité individuelle et collective, l’altruisme, l’empathie, l’amour fraternel, la spiritualité laïque, tous ces éléments là, qui ont l’air un peu bizarre dans un livre sur la société fluide, sont pour moi, au contraire les piliers de la sagesse pour permettre de construire ensemble le monde de demain, un monde difficile, dangereux, complexe. Vous voyez que le surf peut nous emmener assez loin et même, à partir de ces valeurs, vers d’autres rapports sociaux, d’autres rapports humains alors que beaucoup de politiciens, beaucoup d’industriels restent encore accrochés à leur pyramide de pouvoir et ne comprennent pas que le monde a complètement changé autour d’eux. Ceci nous amène à surfer le numérique ».
Il vient à aborder les expérimentations d’Universciences, un établissement public qui regroupe le Palais de la Découverte et la Cité des sciences.
Celui-ci possède des imprimantes 3D « capables de renverser l’industrie dans le sens où l’industrie classique est massifiée, centralisée, standardisée contrairement à l’industrie 2.0 qui créé le monde avec une imprimante 3D permettant de fabriquer tous les objets imaginables, même une coque de bateau. Cette industrie 2.0 est décentralisée, déstandardisée, personnalisée, donc c’est une révolution pour les TPE et PME (…). Il y a même des imprimantes 3D qui fabriquent des imprimantes 3D ». Il parle ensuite des expériences sur les nouvelles méthodes d’enseignement : « A Universciences, les jeunes enseignent aux séniors. Cela s’appelle la co-éducation intergénérationnelle. Parce que les jeunes sont très habiles de manière transversale pour expliquer aux séniors toutes les subtilités du monde numérique et les séniors peuvent aider les plus jeunes à contextualiser, sédimenter les informations que les jeunes reçoivent de manière boulimique ». Ils ont observé que l’utilisation de la tablette par les seniors augmentait le rendement : « ils font maintenant en 1 heure ce qu’ils faisaient auparavant en 6 heures. C’est-à-dire aller sur Google, insérer une pièce jointe dans un mail, etc. (…). ». Puis d’autres créations sont évoquées comme la cité du jeu vidéo afin d’inciter les jeunes à créer des jeux sérieux : ils pourront imaginer un jeu où l’on tire sur des virus par exemple. »
Il parle ensuite de la conférence qu’il a fait le matin même à l’UNESCO : Les nouveaux mutants du numérique, du portable à l’intégrable. « Effectivement nous sommes rentrés dans une aire de mutants, de femmes et d’hommes augmentés. Vous tous, qui utilisez des Smartphones et des tablettes, vous êtes des personnes augmentées. Cela signifie que vous avez acquis des fonctions et des sens que nos ancêtres n’avaient pas (….). Par exemple, ne jamais perdre le sens de l’orientation avec le GPS ou être capable de détecter des amis à proximité (…).
En plus de cela, vous créez un écosystème numérique. Oubliez Internet, c’est complètement ringard et préhistorique. On entend encore des gens dirent « On va sur Internet », mais on ne va pas sur internet, on est DANS internet ! C’est un écosystème numérique, on est dans la civilisation du numérique et nos enfants que j’appelle des MHBG, des mutants hybrides géo localisés, ce sont nos enfants, ils vivent dans un autre univers. Les générations précédentes n’ont pas compris ce tsunami. Deuxièmement, toutes nos actions modifient l’écosystème numérique dans lequel on est. (…) ». Enfin, « il y a co-évolution entre nous et le système. (….). Dans l’évolution technologique, nous avons des outils devant nous : tableau de bord, etc. attention, les outils ne sont plus devant nous, nous sommes les outils ».
Joël de Rosnay a également fait quelques prédictions : « L’univers dans lequel nous entrons va subir cinq grandes fusions : la fusion de l’espace numérique et du temps numérique (…), la fusion du numérique et de l’énergétique, ce sera plus important qu’Internet (…), la fusion du numérique et du matériel. L’exemple typique c’est la transformation des images en images 3D. (…) On commence même à imprimer des cellules vivantes avec une imprimante 3D. On a déjà imprimé une trachée pour l’implanter dans un corps humain. (…) Quatrième révolution : le numérique et le biologique. C’est ce que l’on appelle l’E-santé. Il y actuellement 5 000 applications permettant de mesurer son état de santé (tension, cholestérol, etc.). Enfin, la fusion la plus importante qui nous pousse vers le Web 5.0, le symbionet, c’est-à-dire, un monde dans lequel le corps est connecté quand on le souhaite à l’écosystème numérique (…) ».
Il annonce que tout cela aura un impact politique, économique, culturel, etc. Or, « Les politiques sont enfermés dans leur pyramide de pouvoir et ne voient pas la transversalité qui existe dans le monde d’aujourd’hui. La génération Internet participe à ce que j’appelle la co-économie, une économie du partage, du crowd. On se met ensemble pour construire ensemble. Avec le co quelque chose, on peut construire une société plus à même de faire respecter les libertés humaines (…) ».
Il conclut sur trois choses : « Avec cette évolution numérique, le temps se compresse (…) il y a plus de densité de temps dans une heure. ». Pour schématiser, cela signifie qu’un an d’innovation internet correspond à 20 ans d’innovations industrielles classiques. Par ailleurs, il affirme que dans le domaine du numérique, les filles sont meilleures que les garçons, car « elles ont une vision systémique, une vision globale, une vision des interdépendances. Il n’y a pas ces problèmes de rapport de pouvoir, de vision cartésienne des choses (…) ». Enfin, il aborde les MOOC, les massives online open course qui « ont été développé la première fois il y a quatre ans par l’université de Harvard (…). Pour certains, ils ont 140 cours en ligne. Ils ont 50 à 60 000 personnes en même temps en ligne, ils sont 6 millions de personnes connectées abonnées régulièrement dans 182 pays et font réagir les internautes entre eux ». Ces universités ont aussi créé les conditions d’interactions avec les réseaux sociaux, « donc les gens créent des groupes en lignes, ils peuvent discuter entre eux. Ces universités mettent en place des systèmes d’évaluation pour voir si les élèves ont bien appris ».
Quant à Universciences, « pas de cours ex-cathedra formels », mais plutôt de « l’éducation informelle, c’est-à-dire une éducation des élèves par les élèves, une éducation avec énormément de multimédia, le transmédia (…) en plus de cela, on a développé avec Google la géolocalisation Indoor par un croisement du GPS, de la WIFI et du GSM pour localiser les gens à 20 ou 30 cm près. Ce qui permet d’avoir sur son Iphone, une carte de l’endroit où l’on est qui se modifie en temps réel. Imaginez cela sur un campus, un étudiant pourrait savoir où est le livre ou la personne qu’il cherche grâce à un écouteur dans l’oreille. Le livre recherché biperait à son passage (…). La cité des sciences devient un environnement physique « cliquable » (…). Le numérique permet donc aussi de « naviguer dans des espaces physiques comme si on était dans un site. Pour aller d’un site à l’autre ».
Pour en savoir plus : www.derosnay.com ; www.surfezlavie.com ; www.scenario2020.com ; http://www.universcience.fr














